Moi, je ne crois pas à la théorie française, saussurienne, qui veut que la pensée réside dans la langue. Je crois, avec les Russes, Vygotsky et d’autres, qu’il faut concevoir la langue comme un aéroport : la pensée atterrit dans la langue. C’est pas la langue qui produit la pensée. Ça c’est un accident…
HC. C’est comme l’image qui invoque…
RR : L’image n’est pas liée à la langue, c’est autre chose. C’est ainsi que le concevait Stanislav. C’est un mathématicien qui faisait des bombes atomiques, et entre deux bombes, il faisait un peu de philosophie. Avec un collègue à lui, ils ont inventé un système qu’ils ont appelé la méthode Monte Carlo. Un modèle très étrange. Selon lui, il y a deux types de pensée : visuelle et auditive. La pensée visuelle concerne 90% des êtres humains, la pensée auditive, beaucoup moins. Dans la pensée visuelle il y a comme des enchaînements d’idéogrammes, des séries restreintes d’images qui s’associent par association libre, et qui traversent le langage de manière octogonale, à une très grande vitesse, sillonnant l’esprit en zigzaguant. Et, peu à peu, s’établit à l’intérieur du langage ce système instable. Quand il se stabilise, la pensée meurt. C’est exactement aux antipodes de la théorie française de la pensée.
On peut aussi passer par Vygotsky, un personnage que les étudiants en cinéma devraient approfondir : le Mozart de la neurologie… Vygotsky a travaillé avec Eiseinstein qui, paraît-il, a fait partie de son groupe qui s’appelait la Troïka, composé de jeunes neurologues de 20 ans. Ils avaient la chance de disposer de cerveaux humains, un peu abîmés, fruits de la première guerre mondiale. Ils ont fait énormément avancer la neurologie, au point où maintenant, on a prouvé que toutes leurs hypothèses étaient vraies. Vygotsky aurait donné la méthode à Eisenstein qui est le seul metteur en scène de cinéma a avoir une véritable formation scientifique sérieuse. Certains ont des formations scientifiques. Il y a deux français ici qui sont physiciens [ndr : Claude Nurdsany, Marie Pérennou], mais ils ne parviennent pas à lier les deux choses. Eisenstein a lié ces deux choses de façon organique.
June 16, 2008 at 9:03 am
“Vygotsky aurait donné la méthode à Eisenstein qui est le seul metteur en scène de cinéma a avoir une véritable formation scientifique sérieuse.”
J’ai la prétention de croire qu’une formation en études cinématographiques est une formation scientifique sérieuse, ce qui me pousse à contredire Ruiz. Par ailleurs, je ne crois pas que ça veuille dire nécessairement qu’Eisenstein a davantage réussit à atteindre nos neurones… combien sont restés de glace aujourd’hui lors de leur (premier) visionnage de ses films? Par contre, oui, si c’est vrai, ça prouve le sérieux de la démarche d’Eisenstein.
August 21, 2008 at 8:57 am
La pensée visuelle, d’un côté je trouve ça bien parce qu’avec un schéma on peut dire plus de choses qu’avec des mots ; et de l’autre c’est risqué au niveau des interprétations.
A mon avis, un bon schéma devrait toujours s’accompagner d’une légende, non ?