L’oisiveté est la mère de la culture. Si nous nous en tenons à cette philosophie, les rues de la ville viennent à porter une toute nouvelle utilité que celle conventionnelle de simples couloirs de déplacement. La majorité de la population s’en servent pour ce rendre au travail, effectuer leurs commissions, participer au train de vie prédéfinie par une culture capitaliste de consommation. Mais celui qui y en ferait un tout autre usage commettrait un acte subversif, s’inscrirait dans un contexte de révolte, affirmerait son individualité dans un monde où la conscience collective semble quasi-dormante et passive. L’écrivain déambulateur fait parti de ceux-ci. Il est marginal dans son mouvement, politique dans sa pensée, et malgré ses motivations personnelles, il témoigne d’une réalité urbaine dont seul l’individu possédant un sens d’observation aigu est capable. Mais avant toute chose, l’écrivain déambule, car la ville vit en lui, autant que lui vit dans la ville. Son écriture possède ainsi en elle-même une structure qui s’apparenterait au grand réseau des rues où il flâne; son écriture serait une déambulation de l’esprit; l’écrivain reste ouvert à tout, il fouille, il essaie de vider les sens de toutes choses, il est assoiffé de substance. Il sait que la vie est une quête, mais une quête pour quoi? Reste à savoir, et dans la tentative de communion entre lui et son environnement, il s’approcherait d’une réponse.
Jack Kerouac entretient cet exercice déambulatoire dans la première partie de son roman posthume Visions de Cody . Celle-ci est constituée principalement de courts textes qui semblent avoir été écrit sur place ou en marchant, aux alentours de Times Square et puis plus loin, sur quelques rues du quartier Jamaica à Long Island où il habitait. Mais il est à noter que ce roman structuré d’une manière peu conventionnelle et sans linéarité narrative fixe contient près de 600 pages et le lecteur averti pourrait y puiser de longues divagations déambulatoires malgré que le livre ne les catégorise pas clairement pour en faire allusion. Une telle irrévérence envers la forme serait dans un certain sens une exemplification de l’esprit déambulatoire littéraire tel que d’écrit par Alexis L’Allier : «…l’écriture suit le rythme du regard et de la pensée, fragmentées, comme si la construction d’un monde cohérent, total et uniforme n’était pas possible » . Nous traiterons tout de même principalement que de cette première partie dont des fragments ont été publiés en 1965 dans l’anthologie The Moderns sous le nom de Manhattan Sketches (Esquisses de Manhattan). Nous essaierons de cerner la nature déambulatrice des thèmes évoqués, comment Kerouac s’inscrit dans ces thèmes en tant qu’écrivain, et finalement, le style d’écriture singulier qu’il théorisa et de quelles façon ses mécanismes coïncident avec ceux typiquement associés à la déambulation littéraire.
QUI EST LE NARRATEUR ET POURQUOI DÉAMBULE-T-IL?
Cette première partie d’épisodes déambulatoires dans Visions de Cody ne possède rien de substantiel en tant qu’intrigue. Il est souvent difficile de discerner où exactement le narrateur se trouve, quelle rue, quelle ville. Un contexte semble avoir été présupposée par le narrateur sans qu’il nous en ait averti; il est déjà dans le lieu et nous faisons que plonger dans une activité qu’il a entreprit bien avant qu’il décide de nous y inclure. Nous sommes donc, comme lecteurs, secoués, heurtés, et puis tranquillement nous voyons que tel est la nature même de l’errance qu’il entretient.
Cet esprit de désorientation, d’étourdissement est fortement accentué par le manque d’une introduction formelle de l’identité du narrateur : il est difficile de cerner quel type de personnage nous parle, ou même s’il nous parle réellement—car le ton du texte donne l’impression d’un monologue. Allen Ginsberg décrit un Kerouac dans Visions de Cody qui « n’écrit pour aucun lecteur, seulement pour son propre soi intelligent » . Nous nous retrouvons donc avec très peu de points de repères qui nous permettraient de tirer un sens simple et lucide de tous ces mots. Nous sommes soumis au lieu (et aux lieux), et à leurs descriptions subjectives. Ce n’est seulement qu’à travers cette tentative de communion faite entre lieu et narrateur que nous arrivons tranquillement à cerner un certain être écrivain; à discerner la psychologie singulière d’un personnage. Le narrateur de Visions de Cody définit sa psychologie strictement qu’en fonction de sa relation avec le lieu où il se trouve. Le lecteur est alors confronté d’une manière progressive à des blocs révélateurs de personnalité, d’intensité différente selon le cas, qui nous dévoile peu à peu d’une manière saccadée l’identité du personnage-narrateur. « L’écrivain dériveur, dans son errance, se heurte aux obstacles, tâtonne, trébuche… » . Mais notre expérience de lecture est tout à fait similaire : les lois naturelles qui régissent la déambulation littéraire ne peuvent s’empêcher d’opérer également sur l’écriture et la lecture de celle-ci.
En examinant les textes de plus près, il est possible de discerner quelques motivations spécifiques qui incitent la déambulation du narrateur. Une des plus importantes d’une perspective diégétique est la nostalgie éprouvée envers les souvenirs que Kerouac conserve de son « grand ami » Cody. Dans la préface de Visions de Cody Kerouac écrit : « Visions de Cody est une étude de 600 pages du personnage Dean Moriarty, héro de Sur La Route…et ici sous le nom de Cody Pomeray » . Cody est ainsi évoqué plusieurs fois à travers ces épisodes déambulatoires. « À l’automne 1951, je me suis mis à penser à Cody Pomeray, à réfléchir chaque jour davantage à Cody Pomeray…Je vivais à New York et désirais aller le voir en Californie, mais je n’avais pas d’argent. » (VdeC p.23) écrit-il avant d’entamer une description minutieuse d’une gare et des pensées qu’elle évoque en lui au moment où il se trouve assis sur un banc à attendre son train. « Je suis allé chez Hector’s, la fastueuse cafétéria de la première vision de Cody à New York quand il est arrivé fin 1946 tout excité avec sa première femme… » (VdeC p.31) précède un déploiement verbal formidable descriptif d’un comptoir de cette cafétéria.
Ces constantes allusions à Cody nous dévoile un désire viscéral relationnel avec lui. Kerouac, confiné à une solitude non-volontaire se retrouve en manque de Cody—Cody, qui ne l’oublions pas, est la motivation principale de l’écriture de cette œuvre—Il cherche donc à remplir ce manque, en errant, en misant sur la déambulation et ses promesses d’inattendu et de rencontres. Ceci explique la motivation derrière des descriptions intensivement exhaustives que Kerouac semble soumettre à tout détail qui l’interpelle; il vide le sens des choses, il va puiser au fond, car son manque est grand, son vide est vaste et rien ne vit en lui que le désir de le remplir. À travers cette pratique, nous pouvons déduire qu’il veut à un certain degré « être » les choses placées devant lui, le désir fusionnel ultime. Une description de trois pages sans paragraphes d’images reflétées sur une vitrine qu’il aperçoit de l’autre côté de la rue tandis qu’il est assis sur un banc de cafétéria relève presque de l’obsession pathologique. Il oublie son identité en « s’écartant de lui-même, de sa consistance mondaine et en se portant à la rencontre du lieu, de l’objet » (AC p. 64), malgré le fait que ses « rencontres » ne servent que de substitut à celle qu’il ne peut effectuer avec Cody.
D’autre part, ce désir de rencontre qui motive ses déambulations est clairement manifeste lorsqu’il décide de rendre un être humain son point focal littéraire, son objet d’étude. Tous ces étrangers des rues où il erre, tous ces visages anonymes, deviennent soudainement familiers et confidentiels. Il leur imagine une vie, leur donne des pensées élaborées et de cette logique imaginaire, il lui arrive même d’éprouver des sentiments envers eux, de les aimer ou de les haïr. Tel est le cas de ce « Noir…Joe Louis, mais un Joe Louis qui n’aurait connu que les matins d’hiver glacés de Harlem quand les vieux clochards noirs déambulent avec leur casquette de laine rabattue sur les oreilles, sans autre perspective qu’une neige pouilleuse et un gel durable… » (VdeC p. 44), personnage qu’il aperçoit devant lui assis sur un banc d’une rame de train et soudainement lorsqu’il le voit se lever pour descendre à sa station s’exclame : « Zut, maintenant il est parti, il est parti et je l’aime ». Les être humains lui échappent autant que les lieux, mais il est conscient qu’ils existent à eux-mêmes, qu’ils ont une vie propre avant qu’il s’approche d’eux. François Roustang décrit l’Autre comme « marquée par une histoire personnelle inconnue de moi,…, insérée dans un tissu de relations…dont j’ignore le sens » et Kerouac présuppose ces incertitudes avant de les rendre certitudes dans son imaginatif ; il en fait de même pour le lieu. Il vise à ancrer son identité personnelle dans ces objets malgré l’histoire que ces objets possèdent—mais là surgit un paradoxe, car l’identité du déambulateur se perd dans le lieu qu’il habite. « Se perdre est la seule place où il vaille vraiment la peine d’aller » disait Tiziano Scarpa.
L’IMMUABILITÉ DÉAMBULATOIRE
La nature de la déambulation présuppose toujours un mouvement, une relation directe entre corps et tête. Il faut donc être un adepte de la marche car la déambulation l’implique. Elle est la pratique nécessaire à l’accomplissement du désir non-avoué de rencontre. Si nous acceptons que le moment est insaisissable , qu’il nous échappe toujours, nous nous affirmons donc avec la marche, et le prenons en filature. Car les rues sont généralement mouvementées, elles sont les grand couloirs publics de nos déplacements. Le déambulateur assume ceci et est disposé à s’y conformer par nécessité : son manque de lieu ou de rencontre humaine le force à la quête. C’est ainsi que Kerouac suit plusieurs personnes à travers ces déambulations, mais par n’importe quel étranger, au contraire, il suit particulièrement ceux avec qui il détecte une certaine affinité—il se cherche et essaie de se voir dans l’autre. Il suit particulièrement d’une façon digne d’un espion deux musiciens de jazz, et un certain Victor qu’il qualifie d’ « authentique érudit, mystique hip » (VdeC p.29). Dans les deux cas, il exprime son désir de plaire ou de se faire remarquer.
Mais la marche c’est aussi bien la pause. Le déambulateur sait s’arrêter. Ainsi, plus que la moitié des textes dans cette première partie de Visions de Cody sont écrit d’une perspective inscrite dans l’immuabilité. Kerouac s’arrête dans les cafétérias, les gares, les parcs, les églises, tous ces endroits qui font autant partie de la rue que les trottoirs eux-mêmes. Même que l’accessibilité de ceux-ci laisse à croire qu’ils sont là exprès pour le déambulateur, les cafétérias ouvrent jusqu’à tard et les églises semblent ne jamais fermer. Mais tant bien que le corps soit immuable, l’esprit ne l’est jamais, et le monde dans lequel il se trouve non plus. C’est le début d’un exercice métaphysique, l’esprit reste en quête, disponible et ouvert à tout, en laissant l’environnement dans lequel il se trouve le traverser. Cet effort intense de réceptivité Kerouac l’exécute d’une manière exceptionnelle par une perception sensorielle infiniment aigue, associant sons à images, à toucher et à goûter. Les évocation se superposent une sur l’autre et créent un tissage de liens complexes mais complètement représentatif de la totalité d’un « moment ». Ainsi, assis quelque part à Long Island « une portière de voiture claque, un cliquettement, le déclic moderne et velouté des gonds, avant le claquement feutré—le slam furtif, étouffé, de la voiture neuve, flump—un homme en manteau et chapeau se prépare à une action cruciale et secrète. » (VdeC p.31). Son évoque toucher et puis vision de l’élément humain dissimulé derrières ses signaux primordialement sonores. En mode de disponibilité, les sens permettent au déambulateur de revenir « au caractère profond des choses » (AC p.50).
LA PROSE SPONTANÉE COMME APPLICATION DÉAMBULATRICE
Kerouac théorisa un style d’écriture qu’il nomma spontaneous prose et que nous désignerons ici par traduction libre comme « prose spontanée ». Il écrit deux essais sur cette technique dans lesquelles il définit les mécanismes de spontanéité la soutenant. En lisant ceux-ci, il n’est pas surprenant de se rendre compte que l’état d’esprit qu’il faut adopter selon Kerouac lorsque nous écrivons en prose spontanée possède de grandes similarité avec celui de la déambulation. Lorsqu’il écrit « [Il faut être] soumis à tout, ouvert à l’écoute » nous comprenons le parallèle déambulatoire; la « radicale disponibilité » du déambulateur, sa capacité de perception sensorielle au point où nous entendons « la région qui respire » et le « message intelligible » « qu’elle veut transmettre » (VdeC p. 31).
Visions de Cody fût en premier lieu un exercice de style pour Kerouac qui désirait explorer les limites de la nouvelle forme qu’il venait de découvrir . « Débarrasse-toi de toute inhibition littéraire, grammaticale et syntaxique » évoque l’idée du déambulateur qui déambule « débarassé de savoir préconstruit », « sans assignations de tâche sociale », « maintenant un décalage par rapport aux fonctions d’usage » (AC p. 49). Les principes de la prose spontanée sont également des principes de déambulation de l’esprit en conscience de l’acte d’écriture. « Ne t’arrête pas pour penser à des mots, quand tu t’arrêtes, arrête seulement pour mieux voir l’image » , ce principe prône l’importance de l’authenticité du moment, la confiance donnée aux sens et l’empêchement d’une conscience littéraire susceptible à fausser la perception réelle primordiale, nous nous retrouvons donc avec une écriture de déambulation tissée par les fils de subjectivité du narrateur (car en évitant des manipulations littéraires il est plus spontané et ainsi plus sincère) et les fils authentiques de monde qu’il a perçu.
Une description de comptoir de cafétéria « aussi brillant que la rue dehors » (VdeC p.31) semble réellement être le récit d’un long voyage déambulatoire dans des couloirs Kafkaïens de gastronomie, des reflets sur une vitrine d’une rue achalandée nous fait « [connaître] la ville et l’univers » (VdeC p. 42), la façade d’un presbytère évoque des souvenirs de lectures personnelles de Dickens et Proust, des passagers de trains rappellent des visages familiers, des oncles et des tantes, et font l’effet d’un présage de notre advenante ancienneté. Tels sont entre autres les épisodes déambulatoires dans Visions de Cody, une célébration autant de la solitude que de la déambulation qui de toute manière vont souvent en pair. Kerouac est dans ce livre, un amoureux de la vie et des espaces dans lesquels elle se trouve. Malgré sa réputation d’auteur de voyages de « route », il démontre avec Visions de Cody, que ses sensibilités vont au-delà du simple déplacement corporel en but d’être émerveillés par de nouveaux horizons géographiques. Il est un écrivain d’environnements, de conscientisation de lieux, un déambulateur éternellement en quête de lieu propre.
BIBLIOGRAPHIE
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